Cétait un samedi. Un samedi matin pluvieux tout pourri,
comme notre admirable et séduisante banlieue parisienne
sait si bien nous en préparer. Je me demandais comment
faire pour lutter contre lennui qui me gagnait, je me serais
bien vu, là tout de suite, en bermuda fleuri et tee-shirt
assorti, sur une plage de Tahiti, en train de minterroger,
un bouquin à la main, sur ce que tout à lheure
je prendrais en apéro. Je me suis courageusement secoué
: On bouge ! On va où ? Au soleil. Faire quoi ? Se promener,
manger ce midi
Et pour convaincre mon épouse, ma
botte de Nevers qui a beaucoup marché : Faire les magasins
! Au soleil ? Oui. Là tout de suite ? Oui. Et on revient
ce soir ? Oui. Nimporte quoi ! Elle a bien du mérite,
parfois, mon épouse. On part quand même, avec Schnaps
le chien, dans la R6 qui roule sans plomb encore mieux quavec,
sans le moindre réglage. Elle est tout contente. Elles
adorent se balader ensemble, la R6 et Schnaps le chien. Alors,
on va où ? à Chartres, à Chartres ? à
Chartres. Au soleil ? Au soleil. Cest à quoi, une
heure et demie de Paris ? Gagné ! Une heure et trente-cinq
minutes plus tard (elle allume, ma R6), on voit le fier clocher
de la Cathédrale sélancer vers les ensoleillés
nuages, on pense à la chanson de Brel : avec des Cathédrales
pour unique montagnes de ce plat pays beauceron
On se gare à la demi le long de lEure, aux pieds
de la vieille ville, on est en avance.
Jallume mon nez, jamorce mes yeux, je réveille
mes papilles, nous voilà tous les trois en train darpenter
les ruelles pentues de cette ancienne capitale culturelle moyenâgeuse.
Dites donc, même sous ce torride soleil dautomne,
il est drôlement vivant, le centre-ville de Chartres, avec
ses rues piétonnes de la poêle percée, du
soleil dor, et de la pie, tricotées autour de la
place du Cygne et de la rue Marceau.
Consciencieusement, aidé de Schnaps le chien, je teste
les spécialités locales.
À la vitrine dune pâtisserie, des petits paquets
dorés mattirent, ce sont des Mentchikoffs.
Je goûte : meringue suisse fourrée au chocolat noir,
délicieusement fondante sous la langue, le chocolat onctueux
se répand sur le palais quand craque la meringue, un délice
de la taille dun bonbon quon enfourne. Un régal
à conserver au froid, sinon la meringue se ramollit. Jinterroge
: cest une petite douceur inventée en 1893 par le
confiseur Daumesnil, installé rue de la pie, pour un prince
russe de passage, vraisemblablement lui-même fils de cuisinier.
En fait de chocolat noir, cétait à lorigine
un praliné noisettes chocolat à forte teneur en
cacao. Mon épouse repère un sac, un pull, des bottes,
un pull, des bottes, un sac, un pull, et puis un sac. Schnaps
se fait des copines et des copains, un labrador qui passe, lépagneule
du boucher
La meringue suisse ? des blancs battus en neige
au sucre glace.
Alexandr Danilovitch Prince
Mentchikoff ou Mentchikov ou Menchikov (Moscou 1672 / Berezovo
1729) est un ami fidèle du Tsar Pierre 1er dit Le Grand
(né le 30 mai 1672, décédé le 28 janvier
1725, il règne de 1682 d'abord sous la régence de
sa mèrepuisqu'il n'a que dix ans jusqu'à sa mort).
Menchikov dirige la construction de Saint-Petersbourg (lancée
le 16 mai 1703 / Saint-Petersbourg devient la capitale de l'Empire
Russe en 1712) avant d'en être nommé Gouverneur.
Le Palais Menchivov (1710 / 1711) est encore et de loin un des
plus beaux de la ville : il abrite une partie des collections
du Musée de l'Ermitage. Maréchal, Menchikov se distingue
dans la guerre contre la Suède en participant par exemple
à la victoire de Poltava (1709) à la conquête
de la Courlande (1710) et de la Poméranie (1711). À
la mort du tsar en 1725, il fait proclamer impératrice
Catherine (la femme de Pierre Le Grand). Elle lui abandonne la
direction du pays. Peu après l'avènement de Pierre
II (1727) il fut exilé en Sibérie et dépouillé
de tous ses biens.
Juste à côté, je
me délecte du fameux pâté de Chartres, fabriqué
depuis le XVIIème siècle, mais célèbre
depuis le XVIIIème lorsque deux pâtissiers rivaux
se livrèrent à son sujet un duel culinaire. Cest
tout de même le pâtissier Voisin qui au XIXe siècle
atteint avec son pâté la perfection des pâtés.
Roboratif comme la nourriture de cette terre de Beauce, le pâté
a besoin dêtre accompagné
tiens, pourquoi
pas dune petite bière de Chartres, brassée
tout à côté de Valenciennes, mais avec du
blé de Beauce ? Petite bière sympa qui se laisse
boire tranquillement, dans la lignée des bières
dites du coin, souvent brassées dans le Nord, mais sur
le principe dune ancienne recette locale, comme La Touquettoise,
bière du Touquet dont je vous parlais récemment.
Mon épouse et mon chien font les vitrines, un sac, un pull,
un nonos en caoutchouc, une paire de bottes, tandis que je déambule
tel le touriste moyen en goguette, dont lestomac commence
à crier famine.
Le Petitrenaud des Bonnes Maisons, défunt meilleur guide
gastronomique, recommande le Café Serpente, on peut lui
faire confiance, et aussi, forcément, le Grand Monarque,
lhôtel restaurant de Chartres avec un grand B, mais
des copains mont conseillé dessayer le Buisson
Ardent. Tiens, à la vitrine de la Galerie du Cygne, dailleurs
place du cygne, cen est un, je repère un Stéfani,
peintre Lillois contemporain que jadore, pour ses plages
colorées et nostalgiques aux ciels brumeux mais lumineux
comme seules les plages populaires du Nord peuvent en offrir,
dont la Galerie Ameye est spécialiste.
Juste à côté de la Galerie du Cygne, la Chocolaterie,
macaronnerie exceptionnelle et exiguë, escale incontournable
de dessert, de goûter ou de chocolat chaud, de gourmandise
ou de petit creux, des petits et des gros macarons onctueux fourrés
à tout, je nen connais daussi bons que chez
les nancéennes Surs Macarons, chocolat, fruits (ah,
ceux à la framboise !), praliné, pistache
Je men remplis les poches pour le dessert, on peut déguster
sur place, mais ce nest pas lEure. Soyons raisonnables
: un paquet de Mentchikoffs, une tranche de pâté,
une bière, deux ou trois macarons pour me décider
Nous passons devant la Cathédrale. Nous voici au Buisson
Ardent. Le kir est excellent, cest un presque vrai, et les
chiens bienvenus. Ça commence bien. Un vrai kir se fait
au Bourgogne Aligoté avec du cassis, mais on ne va pas
se battre, celui-ci est plus local. Le repas est objectivement
bon, mais pas transcendantal. Le service est ampoulé ou
trop maladroit, cest le problème quand on veut faire
guindé : si ça foire, on fait tout rater, alors
quil est si simple de faire nature, comme au Manoir du Lys
de Bagnoles de lOrne, aux Tonnelles de Béhuard, au
Vieux Moulin des Eyzies de Tayac, au Moulin aux Canards dAubigny
en Plaine, A Pasturella de Monticello
aux tables de mon
Panthéon perso, quoi. Au Buisson Ardent, les vins sont
un peu chers, les meilleurs crus annoncés ne sont pas disponibles,
on doit se rabattre sur du trop jeune. On a un peu limpression
dune cuisine inaboutie, inachevée : un chef en congé
? Le meilleur y côtoie le moyen, forcément décevant.
Le clou revient au dessert, le moelleux au chocolat nest
pas un moelleux, cest une sorte de mousse de chocolat au
lait : le moelleux doit être cuit tout autour pour laisser
couler le chocolat de son cur fondant, comme au Break de
Louveciennes, qui en fait de remarquables (mais qui n'existe plus
depuis début 2003).
La Cathédrale pas contre nest pas décevante
! Schnaps nous attend sur le parvis. Lhôpital aussi
est sympa, mais ça, cest une autre histoire. La Cathédrale
doit se visiter avec un guide, pour ne pas rater des milliers
danecdotes, de recoins et dhistoires, comme celle
du Chanoine qui, au XVIIIème siècle, pose au sol
une dalle, avec en son centre une pièce dacier plantée,
fait ses calculs et perce dans un vitrail un tout petit trou.
Le jour du solstice dété, le soleil de midi
tape pile sur la tête du clou. Ça, cest lhistoire
vraie, mais des tas de mythes et de légendes rendent la
visite passionnante. Bon : il est lEure de rentrer. Chartres,
cétait bien sympa, on reviendra. Salut Guillaume,
salut Elie, merci Pascal, merci Cathy ! Je mets en ligne quelques
dizaines de liens et un moteur régional. Bonnes routes
beauceronnes à tous et bons pâtés !
paru dans Gazoline 80 de juin
2002
© Pierre-Brice LEBRUN & Gazoline